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Le double chemin

" D est silence " dit (Eleazar de Worms kabbaliste médiéval) : la consonne aleph, début de tout langage et de toute expression, " racine des 10 commandements " (qui commencent par aleph), est l'un des trois symboles qui représentent le lieu mystique où l'homme qui prie parvient et comprend la Ma'hshaba, la " pensée " de D… (Gershov Sholem dans Livre Bahir - 48, 53, 95)

Il existe en nous un bon et un mauvais silence. Le bon silence, c'est celui de l'écoute, celui de l'ouverture de l'âme à l'art, à la lumière et à la nuit, à la parole initiale dont toutes les autres ont pu sortir dans la durée d'une vie. Le roi David, dans son psaume, remercie Dieu de lui avoir profondément creusé l'oreille.
Caché derrière le voile des formes, des images, des événements fugitifs, s'abrite le lieu de toute confiance et de plénitude dans le repos, le " lac de rosée ", d'où jaillit hors du silence, la possibilité de la perception des choses, et de la parole en même temps.
Nous durons, nous respirons, nous parlons, nous survivons d'instant en instant par la grâce de ce lieu saint caché en nous-mêmes, par le don de sa rosée vivifiante ; les adversaires, (comme les diablotins Azaël et Shemshasi) nous en barrent le route, nous en interdisant l'accès pendant de longues années, parfois…
Nous sommes engagés à chaque moment dans cette lutte avec l'ange incroyable.
Tout silence, le mutisme de la castration tout comme le silence de l'initié, procède de ce lieu où scintille le lac de rosée (rosée se dit Tal en hébreu) intérieur : il est le lieu en nous de l'unité initiale, d'une présence effervescente et muette comme celle de la lettre Aleph (l'Unité).
L'écoute, qui exige le silence, le renoncement provisoire au pouvoir de la parole, est le chemin de ce lieu.
L'écoute sans outillage, privée d'images - d'abord dépourvue de fantasmes, de musique, de souvenirs personnels - l'écoute - dénudation - permet d'accéder par éclairs au lieu bienheureux et terrible de la toute-confiance. Ce lieu est en amont de la naissance.
Enfantements et combats, toute lutte, tout exil, tout retour en sont les fruits mûris sur l'arbre de vie qui est planté dans son limon, au sein du jardin d'Eden perdu dès l'origine inexistante : " Car le néant (Aïn), qui est la sagesse bénie, est la source de la vie, du bien-être et du plaisir. C'est l'Eden qui transcende le monde futur " (Livre du Tanya, IV, chap.8).
Nos expériences, surtout celles qui sont difficiles, nous apprennent à avoir soif de ce lieu, souvent dès la prime jeunesse, puis vient le retour, le cheminement hors du temps de l'histoire parfois plus rigoureux qu'un véritable exil, avec ses exigences plus décapantes encore que les obstacles que nous affrontons dans nos vies.
Le voyage vers la source verte du silence vespéral, vers le domaine secret de l'Aleph, contient en même temps la promesse d'un renversement, d'un retournement du passé vers le futur inouï, d'une ouverture gratuite au monde.

Le point de départ est dans le retrait vers le lieu vacant et innommé de la toute-confiance, et dans le mouvement inversé qui, à partir du noyau de feu pulsant intial, nous permet de jaillir, de bondir, vers la vie future indéfinie.
Danser la vie, danser dans la parole, et danser dans le corps au-delà de notre espace d'aujourd'hui, avec les autres, lancés sur la même piste que moi-même…

Rencontre

…Faire que nos témoignages servent à nous frayer un sentier vers le lieu de la confiance première… et puis à ouvrir, par un rebondissement inouï, l'autre chemin, contraire mais parallèle et jumeau du premier. Celui du passage au temps et à l'espace habités de ce monde, au sein duquel nous pénétrons comme un fleuve coule vers l'océan, en y répandant au passage la semence de ses grandes eaux qui étincellent dans le soir montant et fécondent librement le ventre de la terre.

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Rachel Cohen
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